Dis-moi comment tu t'appelles, je te dirai qui tu es

Ali Koudri

Dans un précédent article, nous avons évoqué l'importance des modèles dans l'activité humaine. Dans cet article, nous tentons d'explorer l'évolution des langages qui servent à exprimer des modèles, de nos origines à nos jours. Une fois de plus, faisons un saut dans cette époque bénie où l'homme était un simple chasseur-cueilleur qui batifolait de manière insouciante dans la nature, à vivre de ses bienfaits en ne se souciant que de sa survie. A cette période les hommes vivaient en petits groupes nomades, suivant les saisons et évitant autant que faire se peut les pièges mortels de la vie. C'est de ce besoin primaire d'assurer la survie et la pérennité du groupe qu'est née la nécessité de communiquer.

"Attention les enfants, ne mangez pas ces baies-là, vous y laisseriez votre peau". La transmission de la connaissance acquise par l'expérience était une nécessité absolue par assurer la survie du groupe. Cette simple phrase sous-entend des mécanismes cognitifs pouvant être d'une grande complexité. On peut de manière triviale en nommer trois : la dénomination, l' association et l' abstraction. En effet, pour désigner un objet de la vie physique, le parent qui met en garde son enfant utilise des mots sous forme de phonèmes. Ces mots sont ensuite associés à la représentation mentale que s'en font les individus qui reçoivent ces sons articulés. Cette représentation mentale est bel et bien une abstraction car les enfants comprennent bien qu'il ne s'agit pas d'une baie singulière dont le parent parle, c’est-à-dire cette baie en particulier qui a mûri le printemps de l'an -121345 et qui a reçu telle quantité d'ensoleillement et qui a réussi à résister à des écarts de température importants l'hiver précédent. Il s'agit bien de l'idée de la baie dans son essence et son intemporalité dont le parent veut parler ; de la baie avec tout ce qui peut la caractériser : couleur, forme, arbuste auquel elle appartient, etc. Dans ce cas, le mot commun "baie" désigne une classe de baies singulières qui possèdent des caractéristiques communes.

Mais les mots désignent également des choses moins tangibles comme des sensations ou des sentiments. La phrase donnée en exemple fait apparaître la notion de mort qui peut être liée soit à l'arrêt des fonctions vitales (phénomène physique) ou l'après-vie (croyance). Quand une personne a besoin d'exprimer sa faim, elle doit utiliser le mot approprié avec potentiellement un adverbe pour exprimer le degré : "j'ai très faim". Ainsi, pour communiquer de l'information, l'homme se doit d'abord de désigner des objets ou des phénomènes physiques par des mots, puis de composer ces mots pour former des phrases cohérentes, permettant ainsi de transmettre une information pertinente pour une meilleure prise de décision ; très utile quand son sommeil est soudain dérangé par une attaque de smilodon !


Figure 1 : Couverture du langage articulé

Comme illustré sur la figure 1, les premiers mots articulés permettent effectivement de nommer (et non nécessairement de décrire) les objets ou des phénomènes physiques connus. Bien évidemment, la couverture des mots permettant de nommer l'ensemble des classes d'objets ou phénomènes est fonction de l'expérience ; ce que le groupe a pu expérimenter ou échanger avec les autres groupes.

Avec la révolution cognitive, l'homme augmente ses capacités par l'invention d'outils qui ne se trouvent pas à l'état naturel (silex, flèche, bateau, ...), avec la nécessité encore une fois de nommer ces nouveaux objets. Ces inventions lui permettent de conquérir le monde et de découvrir de nouvelles choses, enrichissant ainsi son langage. A ce moment, la transmission des connaissances se fait par l'oral et de plus en plus de manière imagée à travers des histoires ou des mythes ; ce qui contribue probablement à un fleurissement du langage et une montée en abstraction à travers un langage imagé.

Avec la révolution agricole, l'homme se sédentarise. Il commence à posséder la nature ; et qui dit posséder dit registre ! En effet, l'homme s'établit dans un endroit dans lequel il cultive ses champs et ses animaux. Pour résoudre les problèmes de propriété, il n'est pas question de se reposer sur la bonne parole des personnes en litige. Il faut en quelque sorte graver dans le marbre les informations concernant l'ensemble des propriétaires et ressortir ces informations le cas échéant. C'est ainsi que les premières traces d'écriture apparaissent en Mésopotamie pour des raisons purement comptable. Là encore, le besoin de représenter sous forme de symboles écrits des informations croit avec l'évolution des sociétés. Après la comptabilité, il faut graver dans le marbre des textes de lois, divines ou humaines ; puis consigner des événements pour entretenir des croyances ou pour tenter d'anticiper d'autres événements. Par exemple, les paysans de l'Égypte antique attendaient l'apparition de l'étoile Sirius pour commencer à semer leurs graines. La consignation par écrit de cette information participe de la transmission de connaissances entre générations.


Figure 2 : Couverture du langage écrit

Avec les observations et la création des mythes, l'homme en est venu à se poser des questions sur sa place dans l'univers. Sa réflexion l'a amené à arpenter la pente infinie du monde des idées, à réaliser que le monde ne s'arrêtait pas à ce que les sens lui laissaient percevoir. Des choses existent en dehors de sa perception et de sa connaissance, des choses qui pourraient être un jour découvertes, ou pas. Dans le monde des idées se trouvent des concepts qui n'ont pas tous des manifestations physiques mesurables. Ces concepts, il faut bien évidemment mettre un nom dessus pour pouvoir les manipuler. Nous avions par exemple mentionné dans un article précédent le concept de masse négative poussée dans la théorie de Janus sur les univers jumeaux.


Figure 3 : Couverture du langage écrit dans le monde des idées

Enfin, plus l'homme inventait, plus il se spécialisait dans un domaine, et plus les outils liés à ce métier se multipliaient et plus le langage fleurissait. Comme illustré par la figure 4, on assiste alors à la multiplication des champs lexicaux (par domaine) au sein d'un même langage avec possiblement des recouvrements dans l'usage d'un même mot pour désigner différentes choses de différents domaines par exemple la " marche de l'escalier" et la " marche militaire".


Figure 4 : Couverture des langages spécialisés

Aujourd'hui, dans la conception de système, les experts sont amenés à partager des hypothèses dans des modèles prescriptifs sur des systèmes qui n'existent en partie dans leur tête ; à devoir mettre des mots sur des concepts qui n'existent que dans le monde des idées et à s'accorder sur leur sens pour pouvoir converger vers une solution. Il s'agit également de se mettre d'accord sur l'utilisation de mots qui peuvent avoir différents sens quand plusieurs experts sont impliqués, et que des problèmes d'alignement ontologique, sémiotique, sémantique, logique ou paradigmatique peuvent se poser. En définitive, un mot commun sert à désigner une classe d'objets alors qu'un nom propre sert à désigner un individu singulier. Qu'en est-il alors d'un nom propre qui est commun ?