Les modèles, what else ?

Ali Koudri

Depuis l'apparition du genre humain, l'homme n'a cessé de modéliser le monde. Comme le soulignait si bien Platon dans son allégorie de la caverne, les hommes ne peuvent appréhender la réalité de ce monde qu'à travers leurs sens, et leurs croyances. Les hommes vivent dans des représentations du monde, des modèles, qui intègrent tout un système de croyances sur la réalité qui les entourent. Ces modèles lui sont imprimés dès la naissance par la structure familiale / sociale / sociétale dans laquelle l'homme évolue; et il peut être modifié au cours de son existence par différents facteurs: rumeurs, endoctrinement, politique, médias, et aussi le facteur.

Il faut remonter au paléolithique, avec la révolution cognitive (70,000 avant notre ère), pour retrouver les premières traces de modélisation. Par exemple, de toutes les peintures rupestres découvertes, on constate que 90% concernent les animaux. Les théories abondent sur la raison d'être de ces peintures. Est-ce de l'art au sens premier ? Les hypothèses qui s'imposent le plus penchent pour des raisons pragmatiques (préparation de chasse) ou religieuses (culte animiste). Dans ces deux hypothèses, la modélisation sert une intention bien précise, qui dans ce cas est soit de partager un plan d'action pour préparer la chasse, soit de créer ou de renforcer un système de croyances pour cadrer et préserver le groupe. C'est dans cette période que l'homo sapiens commence à “s'augmenter” par une série d'inventions qui lui permet d'étendre ses capacités afin de se développer (silex, bateau, lampe à huile, arc, etc.) et partir à la conquête du monde. Ses inventions se basent sur ses représentations de la nature et un sens de la déduction propres à lui garantir sa domination sur les autres espèces, et notamment celles du genre homo. Il est étonnant de constater déjà à une époque très reculée un attrait certain pour la symétrie et les belles courbes, comme l'illustre la figure 1, et qui pose la question de la relation entre le beau et le fonctionnel.


Figure 1 : Silex - du beau au fonctionnel

Tant qu'il était bien intégré à la nature, l'homme vivait plutôt dans des modèles descriptifs du monde, i.e. des modèles qui représentaient le monde tel qu'il le comprenait. C'est avec la révolution agricole (environ 10,000 avant notre ère) que les choses changent. L'homme commence à dominer la nature et à changer l'ordre naturel des choses. Avec la sédentarisation, l'homme imprime à la nature ses modèles. Depuis, tous les aspects de la vie humaine sont gouvernés par des modèles: villes, lois, argent, mariage, religion, etc. Par exemple, et comme le montre Yuval Noah Harari dans “Sapiens, une brève histoire de l'humanité ” [Harari], l'argent fait parti d'un système de croyances qui fait tenir toute l'économie de la société actuelle. Après tout, un billet n'est qu'un bout de papier (ou des bits stockés sur un ordinateur). C'est nous, humains, qui avons d'un commun accord accepté de donner de la valeur à ces bouts de papiers (ou à ces bits). C'est pour cette croyance que chaque matin, nous nous levons à 6h pour travailler 10 heures durant; pour un simple billet de monopoly qui peut changer nos vies et que l'on peut échanger au nom d'une autre croyance, celle consistant à penser qu'on peut faire parti d'un club très select en achetant la dernière Ferrari rouge. Un modèle est basé sur un système de croyances fondé sur des axiomes (croyances implicitement acceptées comme vraies par un groupe) et des règles permettant de déduire de nouvelles croyances (théorèmes) ou simplement pour trancher dans un tribunal lors d'un jugement (croyance au code pénal). Le fait même de croire que tout est croyance est une croyance. Un système de croyances constitue un modèle; l'économie, les mathématiques, les sciences physiques ou l'astrologie ont leurs modèles. De par ses croyances, la science constitue une religion; elle a ses propres dogmes et ses églises. Et comme tout système de pensées, elle est amenée à faire évoluer ses modèles.

Des croyances qui étaient considérées comme acquises hier deviennent désuètes le lendemain. Du temps de Copernic, affirmer que la terre tourne autour du soleil valait un aller simple pour le bûcher. Cette croyance, issue du modèle de Ptolémée, a perduré durant 13 siècles, avant que d'autres scientifiques ne replace le soleil au centre. Avec le recul, on a découvert que le modèle de Ptolémée est un modèle faux qui donne des résultats corrects ! Au passage, il existe également des modèles corrects qui donnent des résultats faux. Le modèle précédent, celui d'Aristote, ne permettait pas de comprendre pourquoi certains corps célestes avaient l'air de faire marche arrière; Le modèle de Ptolémée corrigeait cette petite gêne.


Figure 2 : Modèle cosmologique de Ptolémée

Comme l'illustre la figure 2, le mouvement apparent de retour dans le ciel de certains astres s'expliquait par le fait que les planètes qui tournent autour de la terre tournent également autour d'un épicentre situé sur leur ellipse de rotation, à la manière d'un engrenage. Ce modèle a longtemps été d'une importance capitale, car il déterminait quand planter des graines, déclarer la guerre à son ennemi ou séduire une personne. On notera ici une relation d'impact entre modèles. Depuis, le modèle de Ptolémée a cédé la place à d'autres modèles, beaucoup plus à même d'expliquer le fonctionnement de notre univers: modèles de Copernic, Kepler, Newton ou Einstein. Et même si le modèle d'Einstein nous permet de faire fonctionner nos GPS, il ne permet pas encore une bonne compréhension de l'univers: expansion, formation des galaxies, etc. D'autres modèles, peut-être plus pertinents, tentent de s'imposer mais ils sont confrontés aux dogmes actuels. Par exemple, le modèle de Janus, proposé par Andreï Sakharov et approfondi par Jean-Pierre Petit, étend le modèle d'Einstein avec de nouvelles hypothèses (masse négative et énergie négative). La simulation de ce modèle aboutit à de meilleurs résultats que les autres modèles cosmologiques actuels; mais il n'est pas bien accueilli car il bouscule les croyances des autres églises de la cosmologie.

On notera que dans la grande épopée humaine, certains modèles parviennent à mieux s'imposer simplement parce qu'ils nous permettent de rester dans notre zone de confort et bousculent à minima nos croyances. Par exemple, en médecine, le modèle de Pasteur, qui a sonné l'avènement de la médecine allopathique moderne, a réussi à s'imposer face à tous les autres modèles de l'époque. Dans son modèle, Pasteur postule que le corps humain est vierge de toute bactérie et que la présence de microbes dans l'organisme suffit à expliquer les maladies. Pour l'un de ces contradicteurs, Antoine Béchamps, le corps humain est un système endosymbiotique, et l'origine des maladies s'explique davantage par un déséquilibre du microbiote. Malgré les arguments autrement plus structurés et sérieux d'Antoine Béchamps, c'est le modèle de Pasteur qui l'a emporté. A l'époque, la France de Napoléon III s'apprête à entrer en guerre. Et cette image d'un corps sain entouré d'ennemis qui veulent sa perte trouve un écho favorable. La France est encore très catholique et conservatrice à cette époque et le modèle proposé par Béchamps constitue une hérésie car elle milite implicitement en faveur du spontanéisme, qui affirme que la vie peut apparaître ex-nihilo dès que les conditions sont propices. En effet, dans le modèles de Béchamps, les microbes naissent d'un déséquilibre du microbiote, intolérable pour l'église. C'est ainsi que le modèle de Pasteur s'est naturellement imposé; mais de plus en plus d'études le remettent en question, et ce modèle commence à s'éffriter.

Nous pourrions passer en revue tous les modèles de toutes les disciplines, que ce soit en physique (cinétique, thermodynamique, ...), en mathématiques (catégories, jeux, réseaux de neurones, ...), en économie (socialisme, capitalisme, keynésianisme, ...) ou même en psychologie (psychologie sociale, science cognitive, positivisme, ...), mais il nous faudrait pour cela plusieurs volumes encyclopédiques. Ce que nous retiendrons, c'est que les modèles permettent de mieux comprendre notre monde et de réaliser de grands projets. En mode prescriptif, ils sont utilisés comme oracle pour évaluer la pertinence des changements apportés par des systèmes qui n'existent encore que dans la tête d'innovateurs. Ils sont destinés à être remis en cause en permanence car “Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien”. Quoiqu'il en soit, sans modèles, point de routes, point d'hôpitaux et point d'instituts de recherche. Alors les modèles, what else ?

References

[Harari] Yuval Noah Harari, “Sapiens, une brève histoire de l'humanité”, Albin Michel, 2015, 978-2-226-25701-7.